Odilon Redon, les attaches invisibles

Publié le par agnes m

Odilon Redon, les attaches invisibles
Alexandra STRAUSS
Editions Télémaque – 2011 –Imprimerie Floch à Mayenne
 
« Nous sommes tenus à certains lieux par des attaches invisibles
qui sont comme des organes pour l’homme créateur » 
Odilon Redon, À soi-même.
Odilon Redon, les attaches invisibles

J’ai trouvé ce livre dans un magasin bas-prix (discount). La jolie couverture a attiré mon regard, les attaches invisibles ont attirés mes mains, Odilon Redon a suggéré quelques choses à mes neurones, et mon porte-monnaie a fait le reste, à la caisse.

En général les livres achetés dans ce genre de magasin, ou dans une caisse de soldes, ne me déçoivent jamais. Cela arrive, mais c’est rare.

Quelle injustice pour ces auteurs de ne pas être plus connus du public trop friand des communs que je me refuse à nommer !

Et Odilon ? ce fut un vrai bonheur ! une rencontre paisible et sereine. Une belle écriture pour une belle lecture sur les traces des crayons et des pinceaux de cet artiste attachant.

Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis sous le charme de ces crayonnés noirs, de ces étranges araignées à tête humaine, mais par contre la fraicheur des autres tableaux, ses papillons, ses fleurs, inspirent et respirent la poésie.

Grâce au livre d’Alexandra Strauss, on découvre un artiste, un enfant d’abord que l’on abandonne à la campagne, puis un adulte qui semble tout autant abandonné dans un monde en mutation, une société trop animée, une vie parfois trop cruelle. La mort vient le frapper dans son cœur.

Je vous invite à lire ce livre, à regarder ses tableaux, lithographies, eaux fortes, son araignée qui pleure ou sa naissance de Vénus, Le Port de Morgat, le Boudha ou ses Nuages fleuris, ou le Portrait de Violette Heymann

En France, il est exposé à Orsay, à Bordeaux et Strasbourg. Découvrez Odilon Redon !

Odilon Redon, les attaches invisibles

Quelques extraits :

« Il est au sein d’une troupe d’oies qui volent vers le sud. Allongé sur le ventre, bras écartés, emporté par le flux. L’air glacé lui fouette le visage. Les cancanements des oiseaux l’assourdissent. Le paysage sous lui se déploie comme une toile peinte sur laquelle sont posées des maisons, des cubes dans un jeu d’enfant. Les champs et les forêts forment des carrés de verts, de jaunes et de bruns. L’Océan est une ligne qui indique la route.

Brillances des écumes. Voile blanche d’une barque, semblable au mouchoir de sa mère à la fenêtre de la voiture quand elle quitte Peyrelebade. Le monde est beau à en pleurer. Les plumages des oiseaux scintillent. Leurs ailes claquent tels des draps dans le vent. Ils changent gracieusement de direction sous le soleil éblouissant et pénètrent dans des nappes vaporeuses dont il ressort la peau humide de gouttelettes miroitantes que le vent sèche sans délai.

Tout vertige oublié, il plane, ivre de légereté.

« O-o-o-di-iii-lon ! Ooo-dii-lon ! Ouhouh ! »

 

P91 quelques vers de Baudelaire :

« Derrière les ennuis et les vastes chagrins

Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,

Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse

S'élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,

Vers les cieux le matin prennent un libre essor,

- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort

Le langage des fleurs et des choses muettes! »

P145

C’est la première fois qu’on lui propose un travail de commande. Odilon annonce immédiatement la nouvelle à ses parents. Pour une fois, ils pourront parler de lui avec fierté. Peu après, il reçoit une lettre de Carré : « Si donc l’art chrétien ne t’effraie pas plus que moi qui m’y suis jeté à corps perdu, réfléchis, mûris le sujet que je t’envoie et donne-moi une esquisse avant le 1er mars. »

Odilon n’est nullement gêné par le sujet, bien au contraire, les grands peintres ont toujours œuvré pour l’Eglise. Il travaille jour et nuit et envoie le projet. Carré le retient.

P135

Odilon retient le contraste entre le discours de l’aumônier préparant les soldats avant l’assaut et la violence archaïque des baïonnettes se plantant dans les chairs, tacitement pardonnée par l’Église. L’homme en est toujours à un stade primitif qu’aucune religion ni structure politique n’a pu faire évoluer. À ce moment-là, d’une manière extrêmement nette, évidente, au cœur des plaintes, de la souffrance, des cris de rage et de révolte, Odilon comprend qu’il est temps de se hâter. Ce n’est pas toujours la guerre, mais la vie réserve maintes surprises. Il faut vivre et se révéler à soi-même et au monde, ou renoncer.

P31

Cette nuit-ci, Odilon a disparu. Camille se lève et allume la mèche de sa lampe. Elle descend l’escalier, va jusqu’à l’atelier où parfois Odilon se réfugie quand le sommeil le fuit. Elle trouve l’atelier vide, propre et ordonné comme il l’a laissé la veille au soir. Percevant un miaulement dans le jardin, elle ouvre la porte et se raidit, sidérée. Du seuil de la cuisine jusque loin dans le jardin, des bougies sont posées à même le sol, tous les deux mètres. Le chat se frotte contre ses jambes tandis que Camille fixe le spectacle insolite qui s’offre à elle. En soi, ces lumières forment une jolie procession…

… Camille souffle au passage quelques bougies avant d’apercevoir son mari, prosterné devant l’arbre. Il marmonne des paroles inaudibles. …. Odilon tourne à peine la tête. Elle voit ses lèvres murmurer encore. « J’intercède pour le petit. Écoute ! ».

P244

Il fait si chaud. Si beau. Une journée comme celle-ci est une parenthèse de légèreté. La vie fait parfois des dons inattendus.

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Odilon Redon est né le 20 avril 1840 à Bordeaux et mort le 6 juillet 1916 à Paris.
Il fut un peintre symboliste et coloriste de la fin du XIXe siècle. Son art explore les méandres de la pensée, l'aspect sombre et ésotérique de l'âme humaine, empreint des mécanismes du rêve.

Il a publié de son vivant une intéressante autobiographie, A soi-même, où sont évoqués ses rapports avec le milieu artistique et les ambitions artistiques et spirituelles de son époque. Une huile sur toile, La Vierge, est laissée inachevée sur le chevalet de l’artiste. Il est inhumé dans le petit cimetière de Bièvres, l’« âme du roi des mondes imaginaires » repose là sous une pierre tombale régulièrement fleurie.

Odilon Redon: el simbolista "positivo" vidéo musicale :

https://www.youtube.com/watch?v=jt2K4E5KNGY

Et en même temps que j’écris et recopie ces lignes, on m’informe qu’une exposition se tient au Petit Palais à Paris

« Le Petit Palais invite dans ses murs la Bibliothèque nationale de France pour cette grande première sur l’estampe fantastique. Plus de 170 oeuvres de Goya à Redon en passant par Delacroix et Gustave Doré introduiront le visiteur dans cet univers omniprésent dans la gravure et la lithographie du XIXe siècle. Du macabre au bestiaire fantastique, ou au paysage habité, jusqu’à la représentation du rêve ou du cauchemar : le triomphe du noir Commissaires : Valérie Sueur-Hermel, conservateur en chef au département des Estampes et de la photographie de la BnF, commissaire scientifique de l’exposition »
Gaëlle Rio, conservateur au Petit Palais #EstampeVisionnaire

Exposition organisée par le Petit Palais et la Bibiothèque nationale de France

Du 1er octobre 2015 au 17 janvier 2016

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