Le paradis des tempêtes

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Comté de Nice
Comté de Nice

Raoul Mille

Le paradis des tempêtes

En 1788, le jeune anglais Benjamin Davis parcourt le sud de la France. Le comté de Nice, dépendant du royaume de Piémont Sardaigne, lui apparaît comme un nouvel Eden. Il y rencontre Maria, fille du peuple et sauvageonne, orpheline de mère. En bon disciple de Rousseau, il l’initie à la lecture, et bientôt aux plaisirs de l’amour. Mais il doit repartir pour l’Angleterre, alors que la Révolution déferle sur le Comté.

Maria, bien sûr, attend un enfant... elle se retrouve seule, abandonnée, desespérée...

 
Les aristocrates fuient… c’est la débâcle....
 
Page 196 :
Ils étaient partis dans la chaleur moite, dans la poussière granuleuse, ils étaient partis à dos de mules, la plupart à pied, les fines chaussures des dames s’enfonçant dans la poussière. Ils allaient comme ils pouvaient, droit, tout droit en direction de Turin, là-bas, très loin, de l’autre côté des montagnes, dans la plaine du Pô, une plaine lointaine. Derrière eux, ils avaient laissé l’argenterie, les vêtements, les souvenirs, les tableaux, toute leur vie, des siècles, tout. Sur eux, l’or et les valeurs à même la peau, cachés dans des ceintures au secret des jupons, là où la main des assassins rouges n’irait pas fouiller, espéraient-ils. On suivait le Paillon et ce n’était rien, un chemin plat, mais déjà ils sentaient au-dessus d’eux la montagne, la puissance de la montagne, le chemin s’enfonçait dans ces dédales de pierres, d’arbres rabougris et noirs, ces hauteurs insoupçonnées, tout ce mystère à couper le souffle, ces gouffres gonflés de torrents, cernés de précipices. Oui il faudrait passer par là, les vieillards, les enfants, les femmes, les malades, ceux qui de leur vie n’avaient marché que sur des planchers en escarpins. Oui, c’était ça ou le viol, la mort par arrachement de la tête, par pendaison aux lanternes, par éventration, la mort barbare, inouïe des révolutionnaires, l’armée sauvage sans Dieu ni maître, l’armée ivre du sang bleu de l’aristocratie. La peur les poussait le long des fossés, assoiffés par l’interminable été dans le pourrissement des herbes desséchées, l’effritement des roseaux, sur cette terre ridée comme une peau morte de serpent, sur laquelle les pieds se blessaient, se tordaient, se foulaient, se fendaient, cette terre qui n’en pouvait plus d’avoir avalé tant et tant de soleil sans une goutte d’eau, un souffle humide, un baume de fraîcheur sur la plaie cartonnée de ses entrailles étalées. …. Le cortège s’enfonçait dans un feu de chaleur grise, le soleil invisible emprisonnait sous une cloche l’air, le rendait irrespirable. Les moucherons s’enfournaient dans les bouches entrouvertes par l’effort, collaient à la peau sous les batistes, les dentelles fanées, les soies trouées.
 
Page 252
Lettre de Benjamin à une de ses amies en Angleterre… 1792
Lui, l’érudit anglais, découvre le pays niçois, coupé du monde et des idées révolutionnaires. Son témoignage est sans concession.
 
« Vous ne pouvez imaginer les conditions dans lesquelles ces gens vivent, certains ne sont pas loin de l’âge de pierre et dorment à dix, parfois vingt entassés dans une même pièce leur état de pauvreté est ahurissant. Ils portent des peaux de bête d’une saleté repoussante en guise de vêtements. Comment a-t-on pu laisser des populations dans un tel été de dénuement ? L’incroyable c’est que, loin de se plaindre, ils prennent fait et cause pour le roi et les curés. Sur ces gens ignorants les curés eux-mêmes incultes exercent une influence déterminante, un pouvoir absolu. Nous sommes au Moyen Âge, les superstitions de toutes sortes règnent sans partage. J’étais à mille lieues de concevoir qu’un tel obscurantisme puisse encore exister au dix-huitième siècle. La pauvreté, la maladie, l’isolement en sont les responsables, ces populations abandonnées, livrées à la seule Église ont le mérite de survivre avec rien, ou presque, un peu de blé, des châtaignes, l’élevage, le lait, le fromage. L’olivier, qui est la richesse du pays comme vous le savez, n’arrive pas jusqu’ici il y fait trop froid.
 
Le petit mot peu usité du livre :
Une patache qui partait, au pied de chez elle, assurait la liaison (entre Nice et Grasse)
« Au XIX° siècle, la patache était la diligence du pauvre. Mal bâchée, sans suspension, elle bringuebalait dans les chemins creux par tous les temps. Elle desservait les zones les plus reculées, les plus défavorisées du département. Le conducteur buvait fort et sec à chaque arrêt. Et Dieu sait qu’il y en avait des arrêts !
En fin de parcours, il laissait faire les chevaux qui connaissaient l’itinéraire et les étapes aussi bien que lui. Bien calé sur son siège, il restait à somnoler et à cuver jusqu’à ce que l’attelage le ramène à l’écurie… C’était « mener une vie de patachon ».
 
(Dans les oeuvres de Daudet on retrouve ce moyen de locomotion sous différents noms, calèche,  fiacre, corricolo*, omnibus, carriole et patache....mais tous tirés par des chevaux sur lesquels le peintre s'apitoie }.
Corricolo,mot du langage napolitain,vient du Latin Curriculum,chariot.
Le peintre dont il est question ici est… Van Gogh dont j’emprunterai l’œuvre pour illustrer les extraits de ce livre.
 
Van Gogh, la diligence  ou la patache ?

Van Gogh, la diligence ou la patache ?

…    Maria rencontre Fragonard et surtout sa peinture… Elle le rejoint alors qu’il est terré dans sa demeure de Grasse…
- On va placer le paravent devant la table, nous serons à l’abri, présents et invisibles, n’est-ce pas la définition de l’absolu. En attendant il s’agit de nous préserver des enragés, la lumière les attire tels des moustiques morts de faim.
Surgirent comme par enchantements de dessous la causeuse la vaisselle et l’argenterie, …. Les reliquats de la splendeur, d’une blancheur intacte, étincelante à la lumière des chandelles.
- du beau linge, apprécia l’homme caressant les serviettes, je m’y connais en étoffes, je suis fils de drapier. ….
- Mon père est marchand de bougies.
L’homme éclata de rire.
- Les bougies et les draps, à nous deux nous sommes les ferments de la civilisation du raffinement, les satins, les brocarts, les cotons, la toile, la dentelle, le taffetas, j’adore le taffetas, c’est lumineux comme l’incarnation d’un enfant, limpide, sans nuage, heureux d’être au monde, le taffetas respire la santé et le bien-être, le velours lui c’est déjà plus pervers, il y a les plis, les ombres, les secrets, avec le velours l’alcôve n’est jamais très loin. Quant à la soie, c’est la seconde peau de la peau, l’ultime rempart à l’amour ou encore la première invite aux préliminaires, la soie est femme, pure et trouble, impalpable, c’est une eau qui vous coule entre les mains. Le temps de la porter à vos lèvres, elle s’est enfuie.
 
Je passe sur la présentation de ses œuvres à Maria. C’est un joli passage également. J’ai beaucoup aimé ce livre. Malheureusement il y aurait une suite, et je n’ai pas envie de me lancer dans une saga malgré la qualité de l’écriture et l’intérêt historique. J’ai beaucoup appris avec ce livre sur l’histoire du Comté de Nice, même si cela reste un roman.
Maria vit ici une aventure un peu à l’Angélique Marquise des Anges en cela qu’elle devient une sorte de partenaire du colonel, un soldat froid et dur, qu’elle se trouve fille-mère dans une époque où le monde est en mutation, en Révolution…
 
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* Source du texte sur Daudet et Van Gogh : http://georges2.over-blog.com/article-32709507.html
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Publié dans Livres, Histoire, Tissus, Société

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Commenter cet article

Petite Jeanne 31/08/2016 12:37

Wouah! Tu as déjà repris tes publication...
Plus courageuse que moi, elle m'a usée cette jeunesse!
Bises

am phot'saône 01/09/2016 14:23

enfin, enfin, ça date de début août tout ça...
et l'autre jour, j'ai enregistré un truc inutile sur un texte déjà retapé !!! pfff...

bises