un conte russe ou les déboires d'un inventeur

Publié le par am lectrice

l'homme ne vit pas seulement de pain

l'homme ne vit pas seulement de pain

DOUDINTSEV Vladimir
L’homme ne vit pas seulement de pain
Editions Julliard, collection Le nouveau monde, traduit par Maïa Minoustchine et Robert Philippon - 1957
Ce titre et ce vieux livre très épais m’avait tentée mais je ne sais plus où je l’ai acheté, vide-greniers, magasin de seconde main ? Il faut reconnaître que ces éditions aux couvertures si discrètes sont très photogéniques. On les dirait sorties d’une nature morte représentant les objets abandonnés sur un bureau d’écrivain, de poètes, de peintres… J’ai lu il y a peu que la sobriété des couvertures étaient typiquement françaises, une sorte de snobisme garantissant le sérieux de l’édition.
 
Ces 531 pages datées de 1957 raconte l’histoire d’un inventeur au nom imprononçable Dimitri Alexéïévitch Lopatkine, nommé tout simplement au fil du texte Lopatkine.
En début du livre, l’auteur ou l’auditeur nous offre la liste des personnages du roman et indique leur rôle, profession afin de les situer si nous l’oublions durant la longue lecture.
Lopatkine a bien du mal à franchir les obstacles de l’administration russe. Tantôt appelé Dimitri Alexéïévitch tantôt Lopatkine, j’ai eu du mal à me retrouver dans l’identité du personnage et dans celles des autres.
Pendant plus de six ans Dimitri téléphone, visite, rencontre, explique à des secrétaires, des décideurs, des ministres, d’autres ingénieurs, des inventeurs amis ou concurrents et inversement, et même d’un général, sa machine à couler des tuyaux dont l’État a tant besoin. Les tuyaux permettant d’apporter toutes sortes de liquides à des villes en expansion.
La lutte sera dure, le temps longtemps, les découragements fréquents. Mais Nadja est là. Mal mariée à ce grand directeur d’un combinat, elle retrouve par hasard ce collègue qu’elle avait perdu de vue mais qu’elle a toujours admiré. Pendant près d’une année, elle l’a pourtant croisé en faisant semblant de ne pas le voir, elle tournait la tête.
Dimitri de son côté est amoureux d’une jeune fille, mais il refuse de s’engager tant que son projet n’a pas abouti.
Cette pointe de romantisme agrémente heureusement ce long chemin vers… la fin du livre et le destin de Lopatkine.
 
Assez dépaysant cette littérature, car il faut un peu penser russe pour comprendre toutes les subtilités sans doute déversées au fil des pages, et que je soupçonne de m’avoir échappées quelque peu. Dans ce roman, les saisons ont leur importance, le héros est hébergé par des gens, pauvres le plus souvent, chez qui il fait de menus travaux pour payer son logement et sa nourriture et chez lesquels il cache aussi les croquis de son invention. Il croise Nadia parfois selon les villes où il se rend pour ses démarches et selon les villes où le mari de Nadia l’entraîne un temps. On pénètre ainsi dans l’univers russe du début du 20ème siècle, dans la vie des familles ouvrières, dans leurs logements exigus. Et on finit par tellement s’attacher à notre héros qu’on tremble pour lui… jusqu’au bout.
nature morte au pain et crayons de couleurs

nature morte au pain et crayons de couleurs

Page 11 Léonide Ivanovitch Drozdov, dit Drozdov, époux de Nadia Drozdova :
… « Dans ces conditions, où l’homme doit fournir un effort, il grandit vite. Dès qu’on commence à dominer son travail, dès qu’on vous accorde une ou deux fois des éloges, il faut s’élever plus haut, jusqu’à une zone de nouvelles difficultés, tendre derechef toute sa volonté, se donner du mal et ne pas rester à la traîne.
« Eh bien, quoi ! j’ai construit un combinat », pensait-il en fermant à moitié les yeux, bercé par le grincement monotone des patins, « on a pas mal travaillé pendant la guerre : on a eu des citations, des décorations… et aujourd’hui nous sommes à la hauteur des entreprises les plus avancées. J’ai maintenant cinquante-deux ans… Trois, quatre, cinq… treize ans, c’est encore une réserve convenable ! Con-ve-na-ble !... Ça me laisse encore le temps de faire des tas de choses ! »
Le combinat, tel une ville, grandissait peu à peu, à mesure qu’il s’en rapprochait : il mordait sur la steppe, sur la gauche et sur la droite.
Page 83 Drozdov et Nadia, au sujet de Lopatkine
- Je ne crois pas à l’existence de ce qu’on appelle les natures supérieures. La notion de « génie » suppose obligatoirement celle de « populace ».
- Moi, je sors de la populace, d’une famille pauvre. J’éprouve une aversion héréditaire pour tous ces gens… irremplaçables…
- écoute…, finit-elle par dire, tu viens de déclarer que tu sors de la populace. Les pauvres, ce n’est pas nécessairement la populace. Au contraire, le pauvre pense beaucoup, il médite sur son sort. Même sur le sort des autres hommes. Et, au cours de ses méditations, des pauvres ont justement abouti parfois à des découvertes géniales. La populace, c’est quelque chose de différent, tu ne crois pas ?
- c’est quelque chose de sinistre, poursuivit-elle, pensive. D’effroyable. Et de très mauvais. Elle tâche d’usurper tout ce qu’elle peut et transige constamment avec sa conscience. Dès qu’elle tient sa proie, elle s’engraisse. Mais elle a beau faire, elle n’aura jamais qu’un mufle à la place du visage…
Or, celui que tu as appelé « une nature supérieure », et que j’appelle, moi, tout simplement, « un honnête homme », dépouille-le de tout, réduis-le à la besace, malgré tout il apportera de la lumière au monde.
- Mon Dieu, tu as lésiné sur une feuille de papier à dessin ! Non, tu n’as pas lésiné, c’est pire : tu as eu la paresse de bouger le petit doigt ! Tu as refusé un bout de papier à cet homme !
- Chérie, tel est le sort de l’individualiste. S’il avait fait partie d’un collectif, on lui en aurait donné, du papier. Qui donc peut compter avec lui, avec ce franc-tireur, cet artisan ?
 
Page 90
Dimitri Alexéïvitch Lopatkineappartenait naguère au nombre des hommes physiquement sains, robustes ; il se différenciait de ses camarades par sa bonhommie. Il n’avait jamais eu d’ennemis, et la seule tache dans sa vie était un perpétuel sentiment de culpabilité à l’égard de sa mère. Elle morte, avant la guerre, dans la ville de Mourom, sans avoir revu son fils unique. Celui-ci était alors trop absorbé par ses études à l’université et par son travail à l’usine. Il avait remis sa visite de l’hiver à l’été, puis de l’été à l’automne ; il lui écrivait à peine, bien qu’elle lui envoyât de l’argent. Il reçut une courte lettre des voisins et partit, trop tard, pour Mourom. Il resta un peu dans la chambre de sa mère, chercha au cimetière sa tombe, qu’indiquait une petite plaque en fer. Après avoir lu son nom, il ôta sa casquette. Il ne pleurait pas, mais ses camarades remarquèrent qu’il avait un peu perdu de son entrain. Cette ombre devait rester toujours dans son regard.
A l’armée, il avait appris à fumer, à parler sans agiter les bras, à écouter patiemment en silence, à prendre des décisions rapides.
 
Page 93 Lopatkine au sujet de Nadia…
Elle était heureuse, belle, d’une douceur rêveuse. « Voilà bien ces fleurs parasites, au parfum violent, ces blêmes cuscutes, qui naissent dans on ne sait quelle sphère inconnue pour causer notre perte, pensait-il en la suivant des yeux. Elles nous méprisent et personne ne leur ouvrira les yeux ni ne les remettra dans le droit chemin, parce qu’elles sont bètes. »
« A ce début de liste de noms populaires s’appliquant aux cuscutes sans distinction d’espèce, on pourrait ajouter teigne, cheveux de la Vierge ou de Vénus, barbe de moine, rogne, gale, rougeot, crémaillère, … Ils traduisent bien à travers plusieurs caractères l’aspect général des cuscutes : une masse informe de fils colorés (en rougeâtre, en jaune ou orange à presque blanc) entremêlés, s’enroulant autour des tiges des plantes, et recouvrant souvent la végétation d’une nappe de fils inextricable. Des tiges filiformes volubiles qui s’enroulent à la manière des liserons autour des tiges des plantes hôtes développant à leur contact des sortes d’excroissances qui servent à parasiter l’hôte en perçant sa tige : des suçoirs ou haustoria. »  (http://www.zoom-nature.fr/cuscutes-des-parasites-hors-normes/)
Page 95 Lopatkine au sujet de Nadia…
Il apprit que cette jeune komsomole, jadis heureuse, fille d’un simple comptable de banque, s’était trompée en choisissant son mari, avait été comme réduite en esclavage et commençait, trop tard, à s’en rendre compte.
 
Komsomol (en russe : комсомол) est le nom courant de l'organisation de la jeunesse communiste du Parti communiste de l'Union soviétique fondée en 1918.
 
 
Page 103
Drozdov attira à lui un agenda de bureau et prit, dans le bonnet de fonte de l’hetman, un crayon finement taillé.
 
Je ne trouve pas ce que peut être ce bonnet en fonte. Pour hetman, j’ai trouvé ç :
- Chef militaire, en Pologne et en Lituanie (XVe-XVIIIe s.), ainsi qu'en Moldavie.
- En Ukraine, commandant en chef des cosaques, puis chef du gouvernement civil (fin du XVIe-XVIII
 
 
Page 196. Lopatkine vit depuis trois mois dans la chambre d’un vieux professeur, Bousko. Ils n’ont pas toujours de quoi manger à leur faim. Parfois, ils doivent chercher de petits boulots.
 
Le printemps est là. Les changements de la nature sont particulièrement perceptibles de la chambrette, voilée par un silencieux écran de semi-obscurité. Dès le matin, un bonheur invisible entre dans la pièce. Tu t’approches de la fenêtre : le ciel resplendit et t’appelle. Le matin, il n’est pas bleu, mais infiniment pâle. Tu le regardes, et il te semble que quelque part, quelque chose t’attend. Mais non, personne ne t’attend, il vaut mieux ne pas y penser…
Une heure plus tard, loin derrière toi, au-delà d’une dizaine de murs de pierre, le soleil se lève. Voilà celui qu’on attendait ! Le ciel s’épanouit, c’est la première, la plus belle fleur du printemps, le perce-neige qu’on ne verra plus en été. Le vasistas que tu ouvres répand son parfum froid. Tu l’aspires avec confiance, oubliant tout au monde, comme le petit garçon qui a approché de son visage par hasard un petit gant de femme. Que faire ? Où aller aujourd’hui ? Ne va nulle part, cette fleur n’est pas la tienne. Assieds-toi plutôt, et reprise ta tunique, trouve une idée pour découper deux pièces à mettre aux coudes. Et tes pantalons aussi. Pourquoi ne pas les faire maintenant sans revers ? Et ton pardessus ? Extérieurement, il est encore passable, mais sa doublure est toute effilochée, découvrant les secrets du tailleur.
 
Page 357 les saisons s’effilochent, et Lopatkine marche et démarche pour faire aboutir son projet, déposer son brevet d’inventeur, gagner sa vie.
Août s’écoulé, cédant la place à septembre. A travers le ciel bleu et pur qui perdait sa chaleur filtra le premier froid de l’hiver encore lointain. Ce fut l’entrée discrète de l’automne, cette saison où l’on voit apparaître dans les parcs des hommes d’un certain âge, seuls et pensifs, qui se promènent le chapeau à la main. Les jours de septembre, froids et ensoleillés, sont aussi le meilleur moment pour les tâches qui absorbent l’homme entièrement, pour le travail qui dissipe le vain souvenir du temps sans retour.
la plus belle fleur du printemps

la plus belle fleur du printemps

Page 524
- de qui voulez-vous que je parle ! De celui qui est venu en laptis et qui a foncé tête basse en écartant tout sur son passage !
 
Ne manquez pas la lecture de  cette page sur la capture de la taupe racontée par le vieux professeur.
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